Dans le premier épisode de cette série, on a posé le constat : la fin de l’ARENH et les tensions sur le détroit d’Ormuz font de la volatilité des prix de l’énergie un nouveau contexte structurel. La résilience face aux ruptures énergétiques est un impératif stratégique pour préserver le tissu productif.
La recherche économique montre que les entreprises françaises ont déjà traversé ce genre de choc — en combinant plusieurs leviers, jamais un seul. Reste la question la plus concrète : par où commencer, lundi matin ?
Second et dernier épisode de la série : une feuille de route possible qui distingue le court, le moyen et le long terme, construite à partir des mêmes sources — recherche académique, enquêtes Banque de France, dispositifs publics existants.
Avant d’agir, diagnostiquez votre exposition réelle
La recherche est claire sur un point : l’exposition aux chocs énergétiques varie énormément d’une entreprise à l’autre, selon le secteur, la taille et la structure de coûts. Cette feuille de route générique doit donc être calibrée et ajustée au cas par cas. Certains des leviers ci-dessous — notamment ceux liés au transport routier — ne concernent que les entreprises qui exploitent une flotte.
Court terme (0 à 6 mois) : protéger la trésorerie et actionner ce que vos contrats prévoient déjà
Selon l’enquête menée par la Banque de France auprès des entreprises industrielles en 2022, face à une hausse des coûts de l’énergie, 61 % des entreprises augmentent leurs prix finaux, 55 % réduisent leurs marges, et 26 % réduisent leurs autres coûts intermédiaires. Deux réflexes complètent utilement ce triptyque :
- Activer les clauses d’indexation légales : Appliquer systématiquement le pass-through contractuel (ex. articles L. 3222-1 et L. 3222-2 du Code des transports en pied de facture basés sur les indices CNR.
- Optimiser le fonds de roulement : Négocier des cartes carburant à paiement différé (30-45 jours), récupérer les remboursements de fiscalité (TICPE/accises pour les poids lourds), et recourir aux prêts de trésorerie sans garantie (Bpifrance) plutôt qu’au découvert.
Moyen terme (6 à 24 mois) : gagner en efficacité avant un investissement lourd
Deux familles de leviers, d’intensité capitalistique très différente.
A. La première famille concerne l’optimisation opérationnelle :
- Eliminer le gaspillage logistique : Former à l’éco-conduite (5 % à 10 % d’économie), traquer les retours à vide (un trajet à vide augmentant le coût kilométrique de ~56 %) et optimiser les tournées via des outils logiciels.
- Changer de mix sans renouvellement lourd : Adopter des carburants de transition « drop-in » (HVO, B100, BioGNV) ou électrifier les flottes légères pour réduire la dépendance directe au pétrole brut.
B. La seconde famille, plus structurante, s’appuie directement sur la leçon du premier choc pétrolier documentée par Choffel, Cunéo et Kramarz (1988) vise l’automatisation et gestion des compétences :
- Automatisation : Pour maîtriser la hausse des coûts unitaires, les entreprises modernisent leur outil de production en adoptant des équipements automatisés et à haute technologie. Cette transformation doit s’accompagner d’une élévation de la qualification de la main-d’œuvre.
- La recherche de polyvalence et la formation : Plutôt que de subir des sureffectifs ou des licenciements brutaux, le développement de la polyvalence du personnel permet d’élever qualitativement la structure des qualifications. La formation continue constitue un investissement à faible intensité capitalistique mais à rendement rapide sur l’efficacité énergétique.
Long terme (2 ans et plus) : repositionnement stratégique et décarbonisation de l’outil de production
Ces trajectoires ont été observées et documentées il y a quarante ans, et restent des options concrètes aujourd’hui.
A. Le repositionnement stratégique pour sortir par le haut de la crise :
- L’engagement à l’exportation et l’accès à de nouveaux marchés : Recherche de débouchés internationaux pour compenser la faiblesse de la demande intérieure et amortir les coûts de R&D sur des volumes plus larges. Cette stratégie implique un effort d’investissement de pointe, même si la compétition internationale exige temporairement de roder ses marges.
- Le recentrage sur les activités à forte valeur ajoutée : Face à des contraintes de solvabilité, l’entreprise renonce aux projets périphériques non rentables pour concentrer ses ressources sur ses activités de cœur de métier les plus génératrices de cash-flow.
- La restructuration de la chaîne de valeur (Intégration vs. Extériorisation) :
- Certaines PME font varier l’appel à la sous-traitance, tandis que d’autres réintègrent (rapatriement) des tâches jusqu’alors confiées à des tiers afin de maintenir la charge de leur propre outil de production et de sauvegarder la valeur ajoutée interne.
- La tertiarisation et le développement des services : Renforcement des fonctions commerciales, du service après-vente ou du conseil associé aux produits pour capter davantage de marge.
B. Sécuriser les prix
Sur l’électricité, l’après-ARENH ouvre plusieurs options, mais elles ne sont pas toutes accessibles à une PME. Les Contrats d’Allocation de Production Nucléaire (CAPN) négociés avec EDF offrent une visibilité sur 10 à 15 ans à un prix négocié (de l’ordre de 65 à 70€/MWh) — mais ils exigent une consommation annuelle supérieure à 7 GWh, ce qui les réserve de fait aux grands sites industriels énergo-intensifs. Pour la plupart des PME, l’option la plus réaliste reste un contrat d’approvisionnement pluriannuel auprès d’un fournisseur, ou un PPA Corporate (contrat d’achat d’électricité renouvelable de long terme, 15 à 20 ans) lorsque le volume de consommation le justifie.
C. Décarboner l’outil de production
Investir dans l’efficacité industrielle : Profiter des dispositifs d’aide publique (France 2030, Crédit d’impôt C3IV, CEE) pour électrifier les procédés thermiques et récupérer la chaleur fatale
Le dispositif le plus largement accessible aux PME est celui des certificats d’économies d’énergie (CEE) : financé par les fournisseurs d’énergie eux-mêmes, il permet de cofinancer des travaux d’efficacité énergétique quel que soit le secteur d’activité. Le crédit d’impôt industrie verte (C3IV), plus souvent évoqué, est en réalité beaucoup plus ciblé : il ne concerne que la production d’équipements pour quatre filières précises — batteries, éolien, solaire, pompes à chaleur — et non l’achat ou l’installation de ces équipements par une entreprise tierce. France 2030 peut, selon les appels à projets en cours, financer des investissements de décarbonation industrielle plus structurants, mais s’adresse davantage aux projets d’une certaine taille qu’à l’investissement courant d’une PME.
Les entreprises industrielles interrogées par la Banque de France en 2022 prévoyaient d’ailleurs de doubler leur effort financier pour la transition énergétique sur trois ans, de 0,6 % à 1,2 % de leur chiffre d’affaires. Le financement reste néanmoins le premier obstacle cité par 60 % des entreprises : les dispositifs sans investissement initial, comme les contrats de performance énergétique, sont une piste à explorer — pas une solution miracle qui dispenserait d’un vrai diagnostic financier.
Synthèse

Si vous voulez requestionner la structure de coûts de votre entreprise à la lumière de cette volatilité durable, réservez un appel stratégique pour la mettre à plat — ou partagez cette série à un dirigeant qui a besoin de l’entendre.
Sources
- Choffel, P., Cunéo, P., & Kramarz, F. (1988). Les modalités d’adaptation après le premier choc pétrolier. Économie et statistique, n°213, 33-40. doi.org
- Dekoninck, H., Lesterquy, P., Stojanovic, E., & Zory, J. (2023). Les entreprises industrielles face à la transition énergétique en France. Bulletin de la Banque de France, n°247/1.
- Idex (2025, 12 novembre). Fin de l’ARENH en 2026 : le guide complet pour protéger votre entreprise de la hausse des prix. idex.fr
- Association des utilisateurs de transport de fret (AUTF). TRM : règles d’indexation carburant. autf.fr
- Direction générale des Entreprises. Crédit d’impôt pour l’industrie verte (C3IV). entreprises.gouv.fr
- Opéra Énergie. CAPN : spécificités et impacts pour les industriels après l’ARENH. opera-energie.com
- Retrouvez le premier épisode de cette série : volatilité des prix de l’énergie, la nouvelle norme pour les entreprises (1/2).

