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1083 : comment tenir depuis 2022, quand un secteur entier ferme boutique (3/4)

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10 septembre 2026
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1083 : comment tenir depuis 2022, quand un secteur entier ferme boutique (3/4)
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En bref

Le secteur textile français s'effondre depuis 2022, Naf Naf en redressement judiciaire pour la troisième fois : comment 1083 résiste, sans en être épargnée, et comment son lien avec sa communauté a changé. Troisième épisode de la série sur 1083.

Vous avez peut-être, comme 1083, fini par sécuriser votre chaîne de production, stabiliser votre gouvernance, trouver le bon équilibre entre financement participatif et aides publiques. Et pourtant, le marché continue de se contracter autour de vous, année après année, sans que rien de ce que vous avez construit n’y change grand-chose. Le phénomène dépasse largement le cas individuel : une bonne partie du secteur textile français vit la même impasse depuis 2022 — et 1083, on va le voir, n’y échappe pas.

Troisième épisode de la série consacrée à 1083 (voir l’épisode 1, sur le pari du lancement, et l’épisode 2, sur la structuration industrielle). Aujourd’hui, focus sur la période 2022-2026 : l’effondrement d’un secteur entier, la manière dont 1083 tient — sans en être épargnée —, et l’évolution de son lien avec sa communauté.

Un secteur qui s’effondre, sans complaisance

Le diagnostic posé en 2023 est déjà sévère : le marché de l’habillement recule de 1,3 % en valeur sur l’année, et de 5,6 % par rapport à 2019 ; 782 points de vente d’enseignes spécialisées ferment leurs portes, sous la double pression de la fast fashion à bas coût et de l’inflation des loyers commerciaux (Syndex, 2024).

Trois ans plus tard, la trajectoire ne s’est pas inversée. L’industrie textile européenne traverse, en 2025, une troisième année consécutive de contraction : la production recule de 1,6 % pour le textile et de 4,5 % pour l’habillement ; l’emploi, sur un an glissant au quatrième trimestre 2025, baisse de 4,8 % dans le textile et de 1,0 % dans l’habillement. Depuis l’avant-Covid, les effectifs du secteur ont fondu de 14 % dans le textile et de 16 % dans l’habillement. En France spécifiquement, l’emploi recule de 2 % dans le textile et de 2,2 % dans l’habillement ; l’indicateur de confiance des entreprises s’est encore contracté de 2,7 points dans le textile et de 0,9 point dans l’habillement en mars 2026 (FashionNetwork, 2026).

Le contre-exemple Naf Naf

Naf Naf illustre, de façon presque caricaturale, ce à quoi ressemble une entreprise réellement rattrapée par la crise. Placée en redressement judiciaire le 30 mai 2025 (une troisième procédure de ce type pour l’enseigne), elle met alors 588 emplois en jeu en France. Un an plus tôt seulement, en juin 2024, le groupe turc Migiboy Tekstil l’avait reprise pour plus de 1,5 million d’euros, en s’engageant à conserver 90 % des emplois et une centaine de boutiques en propre. En mai 2025, le passif atteint 44 millions d’euros, pour un chiffre d’affaires de 47 millions en 2024 ; le site internet de la marque est mis en pause, et le tribunal accorde une période d’observation de six mois (macommune.info, 2025).

Comment se porte réellement 1083

Face à ce paysage, 1083 n’a jamais connu de procédure collective, et continue d’investir : nouvel atelier dans les Vosges (voir épisode précédent), et, le 18 juin 2026, ouverture d’un premier magasin d’usine de 100 m² à Romans-sur-Isère, juste à côté du site de production. On y trouve archives, prototypes, fins de série et pièces de second choix, avec des réductions de 30 à 50 %, treize ans après le lancement de la marque (FashionNetwork, 2026). L’initiative se lit sur deux registres à la fois : une vraie démarche de transparence et d’économie circulaire — écouler plutôt que détruire les invendus et les pièces défectueuses —, et, plus prosaïquement, la réponse classique d’une marque qui doit gérer des stocks dans un contexte de consommation ralentie.

Parce que le tableau reste contrasté. Le chiffre d’affaires de la marque recule d’année en année : plus de 10 millions d’euros en 2022, 8 millions en 2023 (FashionNetwork, 2024), 7,5 millions en 2025, en baisse par rapport à 2024 (FashionNetwork, 2026). Les effectifs suivent la même pente : une centaine de personnes en 2024 (voir épisode précédent), 82 collaborateurs mi-2026, répartis entre production, commercial-marketing et administratif-logistique ; le réseau de revendeurs partenaires, qui comptait encore environ 130 enseignes en 2024, n’en compte plus que 61 (FashionNetwork, 2026).

Les comptes individuels déposés au greffe, déjà consultés dans l’épisode précédent, racontent la même histoire à l’échelle de chaque entité : L’Équipe 1083 passe dans le rouge en 2023 et 2024 avant un retour marginal à l’équilibre en 2025 ; 1083 Boutiques voit son chiffre d’affaires reculer chaque année depuis 2022 et termine 2025 en perte ; 1083 Vosges, créée en 2023, est déficitaire dès son premier exercice (Pappers, données d’immatriculation publiques). Sur la période, le recul de 1083 — de l’ordre de 25 à 30 % de chiffre d’affaires entre 2022 et 2025 — est proportionnellement plus marqué que celui du secteur dans son ensemble. 1083 résiste et s’adapte, sans procédure collective ni arrêt des investissements — mais encaisse, elle aussi, sa part du ralentissement du secteur, loin d’en être épargnée.

L’évolution du lien à la foule : de co-créatrice à témoin

Ce qui a changé, en revanche, c’est la manière dont 1083 s’adresse à sa communauté. Le blog de la marque ne met plus en avant, comme au lancement, la co-construction des produits ou le financement participatif comme moteur de croissance : 1083 ne sollicite plus l’avis du public sur le design de ses jeans comme elle le faisait à ses débuts (voir épisode 1). La communication s’est déplacée vers un autre registre — la valorisation du savoir-faire et des métiers, la transparence sur la production, l’invitation à visiter l’atelier, comme le confirme une publication Instagram de début septembre 2026 proposant au public de découvrir le site de Romans-sur-Isère. Le magasin d’usine, avec ses portes ouvertes sur les invendus et les pièces de second choix, participe de la même logique de proximité.

Le lien à la « foule » n’a donc pas disparu : il a changé de rôle, passant de co-créatrice et financeuse à témoin et soutien d’une production qu’elle est désormais invitée à observer plutôt qu’à façonner. Dans un bilan de fin d’année filmé fin décembre 2025, Thomas Huriez retient trois enseignements de 2025 : la force collective des clients, qui ont permis à l’équipe de dépasser collectivement les difficultés de production de l’année précédente ; le travail de toute l’équipe ; et une prise de conscience sur la dimension culturelle du métier industriel.

« Une filière qui perd sa culture industrielle, elle devient de plus en plus fragile. Et c’est pour ça qu’on a commencé à parler autrement de nos propres métiers, en valorisant nos opérateurs de nos usines et en redonnant un nom à chaque métier. » — Thomas Huriez, réel Instagram, fin décembre 2025

Il formule la même idée sous un angle plus large, comme une évolution assumée du récit de marque :

« On a pris conscience qu’on était fondé, en tant que marque de mode, d’avoir les deux récits. Parce qu’en fait, parler, convaincre, défendre, démontrer, c’est super important pour l’industrie. Mais toucher, émouvoir, désirer, c’est aussi important pour l’industrie française. » — Thomas Huriez, réel Instagram, fin décembre 2025

Le rôle élargi de Thomas Huriez : de la marque à la politique publique

Depuis 2022, Huriez ne parle plus seulement au nom de 1083. Il siège comme administrateur de l’association Origine France Garantie et de l’éco-organisme Refashion — où il se décrit, face aux grandes enseignes de distribution, comme le « petit poucet » du conseil d’administration (webinaire du 16 octobre 2024). Et il a coécrit, avec Eric Boël (dirigeant des Tissages de Charlieu, déjà identifié dans l’épisode précédent comme partenaire tissage de 1083), Audrey Prat et Jean-Marc Bouillon, La permaindustrie, publié en janvier 2024 aux éditions Eyrolles — un essai à quatre voix qui tente de nommer ce que ni le capitalisme, ni le socialisme, ni le communisme ne décrivent selon lui : un projet d’entreprise plus local, plus respectueux de l’environnement et des gens.

« On se sentait un peu orphelins d’un mot commun qu’on aurait tous pour définir notre vision de l’entrepreneuriat, de l’entreprise, du monde auquel on voulait contribuer. […] Avant, il y avait le communisme pour les défenseurs du commun, le socialisme pour les défenseurs du social, puis le capitalisme pour ceux du capital. Et là, il n’y a pas de « isme » pour demain. » — Thomas Huriez, webinaire du 16 octobre 2024

Le point de départ de cette réflexion : voir le monde non comme une économie — des flux financiers, des chiffres — mais comme une industrie au sens noble, « créer et produire ensemble », par opposition à l’artisanat, un savoir-faire individuel de bout en bout. Aucune industrie humaine n’étant exempte d’externalités négatives — « il y a toujours un trou dans la raquette » —, seule la nature, dont le « produit » est la vie elle-même, y échappe. Six principes en sont tirés comme boussole : créer et produire intarissablement, se limiter, l’économie circulaire, partir du terrain, s’interconnecter, se diversifier.

Une implication concrète de cette grille de lecture, assumée comme « radicale » par Huriez : le refus catégorique d’exporter. Son raisonnement tient en une réciprocité : juger absurde d’acheter en France des jeans chinois revient logiquement à juger absurde d’exporter des jeans français ailleurs — le même déséquilibre de balance commerciale, vu depuis l’autre bout de la chaîne.

« Ça nous pousse à faire des choix assez radicaux parfois, comme par exemple de ne pas exporter. Si on trouve [absurde] d’acheter en France des jeans chinois, quel est le sens de faire l’inverse ? […] C’est exactement ce qui nous fait du mal, donc pourquoi le faire aux autres ? » — Thomas Huriez, webinaire du 16 octobre 2024

Cette cohérence, Huriez la chiffre aussi sur le terrain environnemental. Un jean « conventionnel » représente, selon lui, 32 kg équivalent CO2 et 3 000 litres d’eau ; un jean 1083 de base, 16 kg de CO2 et 500 litres d’eau ; un jean 1083 « 100 % local », 6 kg de CO2 et 150 litres d’eau — un niveau qui, selon lui, atteint depuis 2013 l’objectif de réduction des émissions que l’Europe s’est fixé pour 2030 (webinaire du 16 octobre 2024). Ces chiffres, communiqués par l’entreprise elle-même, n’ont pas fait l’objet d’un audit indépendant identifié dans le cadre de cette série ; ils sont à lire comme un argument de plaidoyer autant que comme une mesure d’impact.

Ce plaidoyer, justement, a fini par porter loin. Huriez présentait, en octobre 2024, le vote unanime de l’Assemblée nationale en faveur d’une loi contre la fast fashion — intervenu le 14 mars 2024 — comme « le plus beau succès » de ses dix-sept années d’engagement dans la mode éthique.

« Le plus beau succès qu’on a eu, qui est improbable de mon point de vue d’entrepreneur dans la mode éthique depuis 17 ans, c’est la loi contre la fast fashion, qui a eu un écho totalement favorable avec un vote à l’unanimité à l’Assemblée nationale il y a six mois. » — Thomas Huriez, webinaire du 16 octobre 2024

À l’époque, le texte n’était encore adopté qu’en première lecture. Il a mis près de deux ans et demi à achever son parcours : validation à l’unanimité par le Sénat le 10 juin 2025, accord en commission mixte paritaire le 17 juin 2026, puis adoption définitive par le Parlement le 29 juin 2026 — quelques semaines avant la publication de cet article (FashionNetwork, 2026). La loi cible la « mode ultra-express » sur deux critères cumulatifs, la largeur de gamme et l’absence d’incitation à la réparation : elle prévoit un malus pouvant atteindre 20 euros par produit en 2030, l’obligation d’afficher des messages de sobriété et de réparation, et une interdiction de publicité pour les marques concernées — en visant en priorité des acteurs comme Shein et Temu, tout en épargnant les entreprises françaises et européennes. Une victoire réglementaire lente, mais qui illustre la conviction que Huriez exprimait déjà en 2024 sur le rôle d’un acteur comme lui dans le débat public :

« On ne peut pas être en avance de phase en démocratie. […] Notre enjeu, c’est d’accélérer la prise de conscience de l’opinion publique pour que le plus rapidement possible, les politiques puissent s’en emparer. » — Thomas Huriez, webinaire du 16 octobre 2024

Ce qu’il faut retenir : tenir dans un secteur qui recule

Voici ce que cette traversée de la crise sectorielle donne à voir comme leviers transposables pour un dirigeant confronté, lui aussi, à un marché qui se contracte :

  • Mesurer son propre recul plutôt que se raconter une résilience totale. 1083 recule proportionnellement plus vite que la moyenne du secteur ; le reconnaître, plutôt que le masquer, est ce qui rend le reste du récit crédible.
  • Réinventer le rôle de sa communauté quand son rôle initial s’épuise. Quand financer et co-créer ne suffisent plus à faire vivre le lien, devenir témoin et relais du savoir-faire peut prendre le relais.
  • Transformer un signal de ralentissement en geste de transparence. Un magasin d’usine qui écoule ses invendus est à la fois une réponse à la conjoncture et une occasion de resserrer le lien avec son public.
  • Peser au-delà de sa propre taille en s’investissant dans les instances collectives. Avec 0,07 % du marché français du jean, 1083 pèse peu seule ; son rôle dans des structures comme Origine France Garantie ou Refashion lui donne une influence que son chiffre d’affaires ne lui donnerait pas.
  • Accepter que le temps politique ne soit pas le temps de l’entreprise. Entre le vote de 2024 et la loi définitivement adoptée en 2026, il aura fallu deux ans et demi de patience — sans renoncer à l’objectif.

Dans le dernier épisode de cette série, on se demandera si le financement participatif — celui qui a lancé 1083 en 2013, puis financé son industrialisation en 2019-2020 — a encore le même sens aujourd’hui, dans un marché du crowdfunding qui a lui-même beaucoup changé.

Si cette histoire vous inspire des pistes pour transformer votre propre modèle économique, réservez un appel stratégique pour mettre les vôtres à plat — ou partagez cet article à un entrepreneur qui a besoin de l’entendre.

Sources

  • Syndex (2024). 2024, une année charnière pour l’habillement ? syndex.fr
  • FashionNetwork (2026, 22 avril). L’industrie textile européenne face à une troisième année de contraction. fr.fashionnetwork.com
  • macommune.info (2025, 30 mai). Naf Naf placé en redressement judiciaire, 600 emplois menacés. macommune.info
  • FashionNetwork (2024, 6 septembre). 1083 stabilise son chiffre d’affaires à 8 millions d’euros. fr.fashionnetwork.com
  • FashionNetwork (2026, 19 juin). La marque 1083 inaugure un magasin d’usine. fr.fashionnetwork.com
  • Pappers — fiches d’immatriculation et comptes publics : L’Équipe 1083, 1083 Boutiques, 1083 Vosges
  • Blog 1083 (consulté en 2026). 1083.fr/blog
  • Choiseul Magazine (2025, 3 mars). Thomas Huriez (1083) : « Nous ne sommes pas dans un monde irresponsable mais dans un monde actuellement désengagé ». choiseul-magazine.fr
  • Ministère de la Transition écologique (2024, 16 octobre). Témoignage de Thomas Huriez. innovation-transformations.ecologie.gouv.fr
  • Huriez, T., Boël, E., Prat, A. & Bouillon, J.-M. (2024, 18 janvier). La permaindustrie : comment le développement d’écosystèmes inspirés de la nature est en train de changer le monde. Eyrolles. editions-eyrolles.com
  • FashionNetwork (2026, 30 juin). La loi anti fast-fashion définitivement adoptée. fr.fashionnetwork.com
  • Huriez, T. (2024, 16 octobre). Cycle « Ils et Elles l’ont fait » — La réindustrialisation textile de proximité [webinaire, replay]. Fabrique d’innovation pour les transitions (SG des ministères Territoires, Écologie, Logement) & IGPDE. Replay Dailymotion
  • 1083 (fin décembre 2025). Message de bilan de fin d’année de Thomas Huriez [vidéo, transcription communiquée par Elena].
  • Compte Instagram officiel de 1083 (2026, début septembre). Publication sur la possibilité de visiter l’atelier de Romans-sur-Isère. instagram.com

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